Les gros mots

Les gros mots sont comme les jolies choses : des ponctuations fragiles, de salutaires respirations, qui rendent la vie plus douce et l’allègent du poids de la bêtise et du fardeau de l’ignorance.

Gros mots
« Toujours grossier, jamais vulgaire », avait coutume de dire Coluche. D’autres merveilleux poètes subversifs, comme ceux de Charlie Hebdo, étaient de cette trempe : à l’insulte gratuite jetée au visage, ils préféraient ces mots que l’on dit gros, bien qu’ils ne soient que de légères friandises, à déguster tout au fond de soi avant de les partager avec qui ne veut pas les entendre… Sophistiqués, anciens, inventifs, de rage, de joie ou d’impatience, ces joyaux sont l’ornement de la grammaire, les bijoux de famille de la langue de Molière. L’antithèse résistante de celle, policée, trop lisse et trop polie, que nous servent les journaux, la publicité, les élites et la télévision, au langage de pure communication, tristement utilitaire, sans nuance, sens caché ou interdit. Dans ce champ lexical borné et étroit, mal cultivé et mal fleuri, où sont les graines qui font germer la pensée, le questionnement ? Comment éprouver du plaisir, de l’émotion, de la colère, de l’amour ?

Les mots lestes

Céder à la paresse du langage, c’est se laisser engourdir par l’oisiveté intellectuelle. Quand notre vocabulaire s’amenuise, c’est notre liberté qui rétrécit. Et quand les textos grignotent le texte, quand on assassine impunément l’orthographe, prouvant ainsi le peu de considération que l’on a pour la langue, pourtant espace de vie en commun, c’est toute notre aptitude à nous entendre, à nous comprendre, que nous mettons en sourdine. Ne laissons pas les mots dormir sous la couverture des livres, convions-les dans la rue, dans notre quotidien. Retrouvons l’appétit d’une langue gourmande, verte et boisée, une langue profane et métissée, qui joue de sa complexité et se nourrit de ses différences. Trente mille personnes ont défilé dans les rues de Limoges, unies comme un seul Charlie : après les hommages et les silences, vient le temps des mots lestes, plaisirs de l’esprit et du gosier, nom de Dieu !

Stéphane FÉLIX

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