De battre, mon cœur s’est arrêté…

Les « je t’aime » sont comme les « merci » : nos poches en sont tellement pleines que l’on peine à s’en débarrasser.

Le blog d'une attachée de presse - MLPIVERT

« Tu sais, j’aimerais trouver quelqu’un qui remplisse mon cœur d’amour, ou de calmant, enfin de quelque chose » : tout le désenchantement du monde, chanté par Taxi Girl au milieu des années 80, colle encore aux semelles des ados du rock qui ont fait le choix de vieillir au conditionnel pour conserver un peu de cette peur délicieuse du danger absolu, quand trois mots sur les lèvres se dessinent et s’effacent, pile avant la chute aux enfers, dans l’espoir d’un paradis. Ils avaient de blancs silences, submergés par l’écume aventureuse des jours, cette certitude qu’au matin, tout demeurerait encore à écrire, comme l’on recommencerait à zéro pour le plaisir de se perdre, hors d’haleine, à force de ne pas s’embrasser. L’amour, alors, était une fête, un combat, un tourment exquis, ces volutes blondes en désordre et ce vent dans la tête, la poésie brune de minuit, de palpitantes insomnies au goût d’herbe, léger, qu’une dentellière dispersait sur les rêves, l’envoûtement d’une attente au froissement d’une robe, l’imperceptible étreinte qui, pour se faire désirer, se dérobe, un fragment d’astre fragile, de la lune, précieux caillou.

Moi non plus

Puis vint, hélas, la Saint-Valentin. Et cette absolue nécessité de trouver quelqu’un à qui ne pas la souhaiter. Facile. D’un clic ou d’un claquement de doigts, on peut apprivoiser Cupidon, ce tyran d’un jour, berger des anges glacés perdus au cœur de l’hiver. Mais qu’une tempête de neige carbonique l’emporte ! Qu’il aille s’égarer dans d’autres lieux communs, consommer aux chandelles des mets fins, un billet doux sous la table pour les vendeurs de rêves discounts, entre le rayon extincteurs et le défibrillateur à banalités. Pourvu qu’il nous laisse un peu, oh ! si peu, de non-dits qui n’ont pas de prix, le droit à l’inutile, la possibilité de crayonner du bout des yeux dans le canyon d’un décolleté, d’écrire sur les murmures, de se brûler les doigts au délié d’une voyelle, puis de jeter l’encre crânement, de renverser une bouteille, mer de Chine sur la page blanche, par simple goût du mystère, pour conserver la magie et ne pas abîmer ce qui demeure intact : trois petits mots qui s’useraient si l’on s’en servait, comme nos cœurs de battre, de battre, de battre.

Retrouvez chaque semaine les éditos de Stéphane sur le site d’Infomagazine

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Ne dites pas à ma grand-mère que je suis journaliste..

Ne dites pas à ma grand-mère que je suis journaliste : elle croit que je suis un doux rêveur vaguement idéaliste, contre la pensée policée.

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L’actualité est un gigantesque hypermarché, stocks périssables et buzz en têtes de gondoles, alimenté par une usine à feu continu qui fabrique des biens de consommation courante, distribués 24h/24. Impossible d’échapper à cette grande vague d’encre, d’images et de sons, dont le flux et le reflux inonde la planète à la vitesse d’un clic de souris, pour finalement se résumer à peu de choses : des mots clefs, du contenu Google friendly, quelques liens hypertexte. Et, entre les lignes, pour meubler tout ce vide, du bruit. Beaucoup de bruit. Pour rien. Telle est, sans doute, la dernière grande illusion d’un monde que l’on croit en mouvement perpétuel alors qu’il tend vers l’ultime standardisation : l’apogée d’une civilisation où les mêmes produits, la même nourriture, les mêmes normes, les mêmes codes et la même information, consommés par tous, participent à l’uniformisation des goûts.

Novlangue

« Nous sommes des enfants de la France. Nous nous endormons devant la télé en attendant ce qui ne vient pas. Et ce qui ne vient pas, c’est à nous de l’amener » : bravade post-punk ou clin d’œil subtil à George Orwell, c’est ainsi qu’en 1984 – belle année ! -, le chanteur Daniel Darc, dandy déglingue habitué à scander l’ennui de toute une génération, anticipait l’anesthésie générale des consciences, le confort du désœuvrement et la paresse intellectuelle qui menaçait si nul n’y prenait garde. A commencer par ceux qui, réputés prescripteurs et leaders d’influence, devraient donner du sens, apporter de la différence et éviter les lieux communs pour s’aventurer hors champ, à contre-courant du message unique, vecteur de la pensée unique, dispensé pour des êtres humains standards. Au lieu de se complaire dans une stratégie de la simplification, de la facilité et du conformisme, qui enfouit l’underground sous la masse pour écrire un peu plus chaque jour l’actualité en novlangue.

Édito de Stéphane FÉLIX du 20 avril  2015Info magazineBlog des journalistes